Dans l’image première du Royaume, il y a un lieu, pensons-nous, un territoire. Mais le mot grec renvoie autant à un « royaume » qu’à un « règne ». Or, les deux réalités ne se recoupent pas. Le royaume renvoie bien à un territoire avec un dehors et un dedans. Le règne renvoie à l’exercice d’un pouvoir souverain, ou bien à la conscience que l’on a de ce pouvoir. Ici, le Royaume est surtout une manière de renouer avec les questions de nos devanciers concernant le sens de la vie, tout en nous invitant à apporter nos propres réponses, toujours provisoires, toujours à reprendre. Un Royaume au fil du temps, si vous préférez.
Le seul point commun entre notre situation et celle du texte, finalement, c’est que le monde environnant n’attend pas grand-chose de nous, il oscille entre l’indifférence et la perplexité face à notre message. C’est à se demander si le christianisme n’est pas enfin devenu une religion discrète, après avoir voulu pendant des siècles créer un monde chrétien, sans y parvenir. Les sociétés dites chrétiennes le sont de moins en moins et ce monde est resté ce qu’il est depuis toujours, c’est peut-être sa vocation. De son côté, le Royaume, à son tour, pourra rester ce qu’il est : un levain qui fait parfois lever la pâte, sans qu’on sache exactement pourquoi ni comment.
Il reste donc une part d’incompréhension entre le message biblique et ceux qui s’en réclament d’une part, et d’autre part le monde qui en est le destinataire : le Royaume n’est un appel à l’amour et la liberté que si le monde reste un lieu où ces choses font cruellement défaut. C’est le cas, ça tombe bien ! En uniformisant tout sous la houlette du Christ – sans lui demander son avis – , nous nous sommes trompés. Et tous ceux qui essaient de faire la même chose se casseront les dents sur le monde tel qu’il est.
Nous possédons, peut-être sans le savoir, des ressources à exploiter comme le laboureur qui découvre un trésor dans son champ. Ce n’est pas parce que le monde ne veut pas fonctionner selon les règles de ce Royaume que les règles en question viennent d’ailleurs que de nous : nous sommes le Royaume autant que le monde, le combat entre deux manières de fonctionner commence en chacun de nous.
La conscience d’être détenteurs d’un appel souverain à l’amour et à la liberté doit nous conduire à ne pas renoncer à exercer une influence sur ce monde qui n’attend rien, ou qui préfère qu’on lui fiche la paix.
Didier Petit (pasteur)
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