Prédication par Didier Petit
Texte : Luc XVIII 9-14
Luc 18, 9-14
Dans les versets qui précèdent les nôtres, on trouve un enseignement un peu particulier sur la prière. C’est l’histoire de ce juge qui se laisse finalement tordre le bras parce qu’il est tombé sur une veuve suffisamment insistante. La prière se présente comme suit : à force de casser les pieds de quelqu’un, on finit toujours par obtenir des résultats !
Drôle de morale, sauf s’il on se souvient que la parabole ne nous emmène pas vraiment de ce côté-là ; il s’agit plutôt de nous faire comprendre que ce que nous obtenons a déjà été préparé pour nous. Ce n’est pas si éloigné de la grâce que nous l’imaginons.
Dans ce sens-là, les versets d’aujourd’hui sont finalement dans le droit fil de ceux qui précèdent : il y a toujours une version différente de la grâce, dans les paraboles, quelque chose qui contredit, subvertit, ou ridiculise gentiment notre nature ondoyante, nos hésitations, nos fausses solutions et autres bricolages. Ici, nous assistons à la controverse entre deux personnages bien campés, aux comportements très différents, peut-être jusqu’à la caricature.
Par ordre d’apparition à l’écran, nous trouvons d’abord le Pharisien. Nous savons que les Pharisiens sont souvent pris à partie par Jésus, que les débats à leur époque ont été parfois assez âpres, toujours à propos de l’interprétation de la Loi. Mais il faut se garder de les figer dans un rôle de méchants : du point de vue de la connaissance des Ecritures, nous ne leur arrivons pas à la cheville. Et puis, nous le verrons tout à l’heure, ils représentent toujours quelque chose de très important pour nous, ou pour le dire autrement, une fonction importante en nous.
Le Pharisien se distingue par son « moi je » omniprésent, bardé de certitudes, de mérites mis en avant sans modestie excessive et d’esprit de sacrifice. Il n’y a pas chez lui d’ingratitude, puisqu’il rend grâces à Dieu. Mais, ce qui devrait être un simple « merci » se transforme en supériorité. Sa prière avait pourtant bien commencé, elle ressemble à s’y méprendre au Psaume 26 : « Je ne m’assieds pas avec les hommes faux, je ne vais pas avec les gens dissimulés ; je déteste l’assemblée des mauvais, je ne m’assieds pas avec les méchants […] Je fais le tour de ton autel, Seigneur, pour déclarer ma reconnaissance… ». Sa prière ressemble au Psaume 26, sauf la fin : la reconnaissance du Psaume a fait place au mépris. Et c’est tout le problème.
L’autre personnage est un collecteur d’impôts. C’est un peu le choix de la provocation, un peu comme dans le cas du Samaritain qui est, au moment où Jésus l’évoque dans une autre parabole, le seul à comprendre ce qu’est la vraie religion. Ici aussi, ce qu’il faudrait faire nous vient d’une personne réprouvée, dont on n’attend rien de bon en général. Pas de risque, donc, de tomber sur un complexe de supériorité…
L’attitude du second personnage est bien différente du premier : lui aussi dit « je » d’une manière appuyée, mais c’est pour mieux se regarder tel qu’il est, et non pas pour manier le comparatif de supériorité. Des deux personnages, il est le seul qui consent à être seul face à lui-même. Il sait où il en est à propos de lui-même, son « je » est celui de la lucidité.
Voilà pourquoi la conclusion du verset 14 éclate comme une évidence, alors que le cheminement suivi par l’un ou par l’autre est tout sauf évident. La justice, aux yeux de Dieu n’est pas le fruit d’un rituel pénitentiel qui culmine dans un « moi je », elle se trouve dans un regard juste sur soi-même, dans un état des lieux parfaitement exact. Ici, il y a bien un abaissement et une élévation. Celui qui s’abaisse jusqu’à regarder profondément en lui-même n’a plus qu’à regarder vers le haut, là où on l’attend, et la communion avec celui qui le relève. Celui qui s’élève par le mépris et le sentiment de supériorité connaît une dégringolade vertigineuse et se retrouve seul, aboutissement imprévu de son « moi je ».
L’intérêt des personnages mis en opposition frontale, comme Caïn et Abel, comme Jacob et Esaü et tant d’autres, et aussi comme nos deux opposés, c’est bien sûr qu’ils représentent des types spirituels que nous incarnons fréquemment. Si ça n’était pas le cas, Jésus n’aurait pas raconté de paraboles qui permettent toujours une comparaison ou une implication personnelle.
Ici l’enjeu est ni plus ni moins la justice devant Dieu, le récit s’achève sur une affirmation bien nette : le collecteur d’impôts est reconnu juste devant Dieu sans qu’on lui ait demandé un zest d’opinion personnelle. Sa part à lui, c’est son propre regard sur lui-même : trop occupé, donc, pour envisager en plus le point de vue de Dieu lui-même, les journées n’ont que 24 heures !
Que veut dire le mot « justifié » utilisé par Jésus ? Quel est le point de vue de Dieu lui-même sur cette question, pour le dire autrement ? Est juste, semble-t-il, celui qui ouvre la voie de l’espérance ou d’un avenir possible, celui qui croit sincèrement qu’aucune situation n’est définitivement bloquée. D’ailleurs, cette parabole s’arrête à peu près à ce constat, il n’y a pas d’après, du moins dans le texte.
Mais si une parabole s’arrête à un certain point, cela ne signifie pas qu’elle est terminée. Chacun peut et doit découvrir la suite de la parabole. Pour le Pharisien, vous remarquez que, s’il est en mauvaise posture et que sa manière de faire est condamnée en tant que voie spirituelle, il n’est condamné à aucune peine en sortant de là. C’est sa manière de faire qui le referme sur lui-même, mais il est aussi, dès cet instant, appelé à en choisir une autre. Sa manière d’envisager la religion est sans issue, mais lui n’est pas promis à un enfermement perpétuel. C’est lui seul qui s’est enfermé dans une voie dont il doit sortir. En ce qui le concerne, il n’y a pas de perpétuité incompressible, simplement un rappel à la loi !
Entre le collecteur d’impôts et le Pharisien, il y en a simplement un des deux qui a été plus rapide, plus clairvoyant que l’autre sur cette réalité de la grâce. Mais aucun des deux n’est condamné ni rejeté. L’un est justifié, l’autre est, en quelque sorte, en attente. Pour le Pharisien, personne ne sait quand il choisira de quitter sa solitude mortelle, nous savons pourtant tous que c’est possible, mais nous ne savons pas combien de temps il lui faudra.
Notre ressemblance fréquente avec le Pharisien ne doit pas nous désespérer puisqu’il est aussi promis à une délivrance. Un jour… Mais le collecteur d’impôts voit l’espérance entrer dans sa vie ce jour-là, pour lui c’est déjà une réalité. Notre oscillation entre les deux personnages dit bien, je crois, notre valse-hésitation entre la grâce reçue qui est une liberté pour tout de suite, et les tâtonnements infructueux qui nous font chercher maladroitement et dans toutes sortes de directions la valeur de notre vie sans savoir que nous l’avons à portée de main.
Dans « L’élégance du hérisson », Muriel Barbery écrit : « Je crois que la lucidité rend le succès amer, alors que la médiocrité espère toujours quelque chose ». C’est un peu sec, dit comme ça, et surtout le collecteur d’impôts ne connaît pas l’amertume annoncée ici. Au contraire, c’est la joie d’une voie ouverte ou réouverte qui le renvoie chez lui. De son côté, le Pharisien découvrira, un jour, la médiocrité de ses choix, et c’est ce qui le fera rejoindre le collecteur d’impôts dans la justice de Dieu. Tous les deux sont gagnants, du point de vue de l’espérance, c’est-à-dire le point de vue de Dieu. L’un des deux ne le sait pas encore…